SANG D'IRAH
sortie
le 14
JANVIER 2010 !!!![]()
aux
éditions du Pré aux Clercs (couverture de Martine Fassier)

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1ère édition : éd. Nestiveqnen, coll. Fractale Fantasy INDISPONIBLE (illustration (c) Luis Royo) 11/2005 |
À tous les lecteurs, proches ou inconnus, qui ont plaidé la cause de Duncan tout au long de la lecture des trois volumes de la Chronique Insulaire. À ceux-là je dis : vous vouliez tout savoir de l’homme avant qu’il ne soit prisonnier de sa légende et de son épitaphe ? Voici donc la Geste de Duncan, ses colères, ses amours, ses guerres, ses amitiés, son sang, jusqu’à son arrivée sur « L’Échiquier d’Einär ».
CARTE de la première édition
Ce gros roman est le fruit d’un certain « harcèlement
» subi à l’époque de la Chronique Insulaire, de
la part des lecteurs. Il y est question d’un personnage qui hantait
ces trois volumes. Hanter, c’est bien le mot. Duncan d’Irah était
omniprésent, mais il était mort. Son souvenir, son reflet, son
spectre ou plutôt ce que la légende avait fait de lui après
sa disparition, se trouvait à toutes les pages, figure stéréotypique
du héros arthurien élue par les dragons pour arpenter éternellement
leur mémoire collective. Bien sûr, si j’aimais moi-même
le roi d’Irah depuis belle lurette et connaissais toute son histoire
par cœur (la vraie, pas celle de la légende), je ne l’avais
placé sur mon échiquier que pour mettre en perspective mes anti-héros,
d’autant que le principal, Akhéris, n’était autre
que le petit-fils de Duncan.
La Chronique Insulaire fourmille de personnages, et voilà que c’était
celui-ci, mort dès les premières pages, qui titillait le lecteur.
C’est le risque, quand on laisse en suspens des « avants »
et des « ailleurs » prometteurs…
Voici donc la préquelle (quelle horreur, cette expression !) de l’Echiquier
d’Einär, La Clef des Mondes et le Roi Repenti. Sang d’Irah,
le sang qui irrigue les veines et qui rassemble, qui unit, le sang des racines,
le sang chaud des coups de gueule, des coups de foudre, celui des champs de
bataille, celui dont dépend la survie des Trolls lycanthropes…
Il sera suivi d’un second volet, consacré celui-là à
Akhéris : L’étendard en lambeaux, prévu pour début
2006.
PROLOGUE
L’odeur était suffocante, après l’air
pur et glacial de l’extérieur. L’Orkazien réprima
une moue dégoûtée et s’engouffra dans la grande
salle que lui dévoilait le garde en soulevant les fourrures. Les lieux
empestaient le suint, la viande de mouton et l’urine. Des flambeaux,
piqués dans la voûte irrégulière de ce qui restait
une caverne, jetaient une lumière incertaine sur les parois, remplissant
la pièce d’ombres mouvantes et de recoins ténébreux.
Des formes, tapies autour de braseros rougeoyants, échangeaient des
grondements hostiles et des petits cris à la fois plaintifs et interrogatifs.
Des yeux noirs brillaient, dilatés par l’obscurité, accompagnés
par le fade éclat des poignards en os qu’on tirait à moitié
des fourreaux pour prévenir l’intrus de la précarité
de sa situation.
L’Orkazien s’en fichait bien. Il avait traversé tout Nopalep
pour parvenir jusqu’ici, et cet accueil ne l’étonnait pas
de la part des Trolls à Tête de Lupin. Ils étaient conformes
à leur légende et à leur monde fait de gorges vertigineuses,
de cataractes de glace, de gouffres et de sommets inaccessibles, mais surtout
des effrayantes ténèbres de Tol, leur cité troglodytique.
Si quelque chose devait impressionner Zoryal, l’envoyé de l’Homme-Dieu
d’Orkaz, ce ne pouvait être que cette nuit profonde, ce deuil
solaire n’en finissant pas, et ce froid mordant et stérile de
la haute Kurstanie.
Les Trolls, en eux-mêmes, ne signifiaient pas grand chose pour lui.
Il comprenait pourquoi son maître en appelait à eux pour refouler
les Nicéens vers les anciennes frontières du Royaume Vert, c’était
suffisant. L’accablante misère du peuple de la nuit ne pouvait
que le rapprocher de celle du Désert Sacré. Qu’importait,
dès lors, que leur civilisation respective et leur essence fussent
aux antipodes les unes des autres ? Leur ennemi et l’injustice naturelle
qui les frappait portaient le même nom : Nicée.
Serrant son poncho fourré autour de ses épaules, Zoryal foudroya
du regard les petites pattes crasseuses qui se tendaient vers lui pour palper
ses vêtements. Elles restèrent un instant suspendues dans la
pénombre, hésitantes, puis disparurent. Il aperçut vaguement
sous une tête de loup desséchée les joues creuses noircies
de favoris frisottants d’un jeune mâle à l’œil
brillant, et l’éclat d’une canine sous des babines retroussées.
Sous son ample habit de voyage, l’Orkazien crispa le poing sur la poignée
de son kriss. Son guide se retourna en grognant pour le presser d’avancer
et lui montra le chemin d’un mouvement du menton. Par l’embrasure
irrégulière, une lumière plus chaleureuse palpitait.
Une Trollette à peine sortie de l’adolescence à en juger
la couleur gris clair du pelage qui couvrait ses membres et une partie de
son visage, souleva les peaux avec un bâton. Lorsque Zoryal franchit
le seuil, elle cracha sur son passage avant de lâcher les tentures malodorantes.
Refoulant sa colère, l’envoyé d’Orkaz affronta l’antichambre
de Tol, la cité troglodytique de l’empereur kurstanais. Deux
Trolls gigantesques gardaient la grande porte de bronze. Ils étaient
différents de ceux qu’il venait de voir : beaucoup plus massifs,
ils portaient de rutilantes cottes de mailles façonnées dans
un métal sombre aux reflets bleutés, les couvrant jusqu’à
mi-corps. Des chausses de cuir et d’épaisses bottes fourrées
dépassaient de cette longue tunique aussi fluide que de la soie mais
plus robuste que l’acier. Leur face de loup était cachée
par un casque qui en rappelait les traits de façon saisissante…
Première Partie :
“Le Grand Partage”
CHAPITRE 1
An I
Empire de Kurstanie, nord de Nopalep.
La boue suçait les sabots et giclait en grandes gerbes
pâles sur les flancs des chevaux et dans le dos des cavaliers. Ils étaient
plus de cent. Dans la morne lumière de l’après-midi hivernal,
soulevées avec peine par le vent de la course, les pelisses grisâtres
et crottées qui couvraient leurs épaules paraissaient faire
corps avec eux. Les capuches, cousues dans les têtes desséchées
des loups auxquels avaient appartenu les fourrures, leur donnaient des allures
monstrueuses que venait encore renforcer le terrible vacarme de la cavalcade.
Ils avançaient en ligne, couvrant le défilé sur toute
sa largeur. L’ombre gigantesque des grandes falaises glacées
ne paraissait pas les effrayer. En fait, aucune émotion ne troublait
leurs traits. Ils avaient tous ce même regard concentré et luisant
qu’accentuaient des tatouages bleus et rouges. Le vent avait fini par
craqueler les peintures tribales couvrant leurs joues, leurs cuisses et leurs
avant-bras. Le pelage souillé de leurs montures courtes sur pattes,
robustes, était badigeonné des mêmes spirales grossières.
Une trompe résonna dans les causses, au-dessus d’eux, à
laquelle ils répondirent en poussant à l’unisson un hurlement
lugubre un peu haché par le galop des bêtes. Le ciel anthracite
marbré de nuées rougeâtres était désert.
À perte de vue, il n’offrait aux regards que son néant
ombrageux, comme si les oiseaux avaient jugé plus prudent de s’écarter
du trajet de la horde kurstanaise. Des ombres se profilèrent sur ce
contre-jour austère, en haut des falaises bordant le défilé.
L’une d’elles s’arc-boutait sur une énorme corne
torsadée posée sur un trépied osseux. Une autre, plus
massive, les poings sur les hanches, baissait un regard féroce sur
les cavaliers. Ils lui ressemblaient. Lorsqu’ils atteignirent la grande
grille barrant l’accès du tunnel, là où le ravin
se heurtait brutalement à la muraille rocheuse, elle éclata
de rire et fit un geste vers le sonneur. La trompe mugit de nouveau, presque
gaiement, et la herse commença à se soulever dans un bruit de
chaînes et de rouages mal graissés.
L’ost kurstanais s’engouffra sans hésiter dans la gorge
enténébrée. La barrière retomba brutalement, et
la cavalcade souterraine résonna longuement dans le défilé
désert. Du haut du plateau, le grand Troll suivit des yeux le trajet
invisible de ses soldats. Un rictus dévoila sa denture pourrie et ses
gencives engorgées de sang. Il se détourna du ravin au moment
où le premier cavalier jaillissait du sol herbu et plan, à une
centaine de pas de là, par un trou libérant la route pavée
souterraine.
– Ola ! fit-il en levant les mains devant la bête écumante.
– Ola, Sérénissime Mosq’ân Varh ! répondit
le soldat en tirant fermement sur les rênes, tandis que ses compagnons
surgissaient un à un derrière lui en s’efforçant
de resserrer les rangs.
– Que se passe-t-il au delà de mes regards, là où
mes terres échappent à ma vigilance ?
– Grand Padoue , les flancs des Monts Minhiriaths se clairsement, et
il n’est plus une forêt dans la lisière franche qui ne
gémisse du départ des Esprits de la Meute. Les Hommes ne se
contentent plus de venir piller nos villages, ils dépouillent nos terres
et les jalonnent de leurs monstres de pierre…
– Assez, j’en ai suffisamment entendu. Ainsi donc, ce qu’est
venu nous raconter l’émissaire rouge était vrai : la sorcière
n’aura de cesse qu’il ne reste rien de Nopalep, sinon un vaste
empire dévolu à son sceptre. C’est entendu, elle aura
ce qu’elle demande. Nous allons rompre le serment prêté
jadis par nos ancêtres auprès des Esprits, et reprendrons notre
dû. Nous avions scellé un pacte avec les esprits premiers : nous
restions dans notre austère pays de glace et de boue, nous laissions
les êtres chétifs et blancs qui avaient envahi notre île
prospérer quand nous aurions pu tous les exterminer comme des puces
dans un brouet et vivre à notre aise. En échange, on ne nous
chassait plus comme des bêtes, on nous laissait en paix, avec nos trésors
et nos secrets. Beaucoup d’Hommes croient que nous ne sommes qu’un
mythe. Demain, ils pourront lire la vérité dans les auspices
de leurs propres viscères.
L’empereur Mosq cracha par terre, à droite, à gauche,
et derrière lui, du côté du sud. Il avait parlé
avec calme, mais ses yeux brillaient d’une fureur qu’il partageait
visiblement avec les siens. Une bourrasque rasa l’herbe malingre du
plateau, et parut donner vie à la tête de loup qu’il portait.
Sa barbe et sa chevelure se mélangèrent au pelage gris brun.
Il renifla, et conclut :
– J’ai décidé de répondre favorablement à
la demande de l’Homme Rouge. Son peuple avant le nôtre a subi
les exactions de cette chienne. À nous deux, nous allons régler
le problème. Ensuite…
Il ricana, et la lumière métallique de ce milieu d’hiver
frappa l’une de ses canines.
– Ensuite nous achèverons notre œuvre : aucun Homme, qu’il
soit blanc ou rouge, ne restera sur Nopalep. Les idoles sacrilèges
seront abattues, et nous réchaufferons les glaciers de Kurstanie en
les brûlant. Cela ne nous rendra pas nos arbres, mais cela honorera
les esprits, et ils reviendront.
La horde renversa la tête et se mit à hurler avec son chef. Tout
l’ost se frappait le poitrail houssé de maille avec le poing,
et l’ensemble résonna, lugubre, jusqu’aux contreforts de
Tol. Le sonneur prit une grande inspiration avant de s’arquer sur son
instrument pour joindre à ce concert le souffle par lequel la voix
intérieure était censée manifester la volonté
des Trolls auprès des Esprits de la Meute.
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QUATRIÈME DE COUVERTURE (éditions Nestiveqnen)