La Chronique Insulaire, tome 3
LE ROI REPENTI
éd. Nestiveqnen, avril 2004
319 pp ISBN : 2-910899-90-X
(ill.(c)Luis Royo)

ANECDOTE PAPOUE
(éditions Nestiveqnen)
Qui se cache derrière ces pillards qui dépouillent les mondes insulaires, surgissant de nulle part pour disparaître dans des trous d’air une fois leurs larcins perpétrés ? Pourquoi voler des objets apparemment sans intérêt, enlever de pauvres bougres, vider les lacs et dérober les sables dorés d’Orkaz ?
Le Roi des Rois, Heydrick , submergé par la douleur après la mort prématurée de sa reine, a abandonné la mission que lui avait confié le dieu Wilfredion en lui remettant la Clef des Mondes. Rappelé à la raison par le rapt de son plus jeune fils, il relève le défi et joint ses pouvoirs aux forces d’Irah pour refouler l’ennemi et chercher l’enfant dans la troublante réalité des Mondes Aerodynes.
Mais sa tâche sera d’autant plus difficile sans le soutien des dragons et de la Plaine Mentale mystérieusement désertée par les reflets héroïques qu’on raconte que les dieux seraient morts...
Un roman où le fantastique pénètre définitivement la fantasy pour en faire imploser la réalité...
Toujours des portes pour circuler dans l'Endomonde, avec l'irruption d'autres réalités dans celles que l'on a rencontrées dans les deux premiers tomes, plus "fantasystes" : la terre de l'insectoïde Artus, par exemple. Ou encore le retour du Qkaar, par le biais des mauvais souvenirs qu'il a semés derrière lui et qui hantent notre multivers, le pillent, le souillent, le grignotent, le sèment de faux reflets, de pâles et médiocres copies.
La vérité sur les dieux, aussi.
La vérité sur la réalité de ce qui nous entoure, surtout : illusions, illusions... et chutes de mannes.
Hommage à Charles Fort, Jacques Bergier, Maurice Renard et Gustav Meyrinck, il achève la trilogie en éclairant davantage la parabole de la création fantasyste tentée dans les 2 premiers opus.
![]()
La
chambre du roi n’était pas vraiment telle qu’on aurait
pu imaginer les appartements du Roi des Rois. C’était une petite
pièce imprégnée d’odeurs médicinales, tout
juste assez grande pour contenir le lit, un grand coffre, un bahut campagnard
et un petit secrétaire renflé dont la délicatesse des
motifs floraux en marqueterie précieuse contrastait avec la robustesse
fonctionnelle du reste du mobilier.
Ce bureau était tout ce qu’il avait gardé d’elle.
Lorsqu’il posait les yeux sur ce meuble ancien, le cœur d’Heydrick
se serrait et il avait envie de frapper quelqu’un. Mallia lui manquait
atrocement et il se reprochait continuellement de ne pas avoir été
à ses côtés lorsqu’elle avait ressenti les premières
douleurs. Lorsqu’elle était morte en donnant le jour à
un enfant chétif et violacé qui ne tarda pas à rendre
l’âme à son tour.
Pourtant, il le conservait, comme s’il s’agissait d’une
ancre le reliant à ce monde où il était contraint de
revenir encore et toujours.
Quand il tournait la grosse clef ouvragée pour rabattre l’écritoire
et se mettre au travail, une odeur épicée se dégageait
du bois, à laquelle se mêlait le parfum de Mallia. Il se forçait
à étudier cartes et missives, rapports et projets, dans cette
atmosphère imprégnée de son deuil. C’était
comme s’il la retenait encore un peu ici-bas.
Sa tâche n’en était que plus pénible, mais le roi
Heydrick avait appris à vivre avec ses souvenirs, à ne dépendre
d’eux qu’en de moindres proportions : s’il ne pouvait se
résoudre à oublier, il s’efforçait de ne pas laisser
sa peine influer sur sa politique et sa façon de gouverner. Les potions
que lui procurait son sénéchal soulageaient ses migraines et
lui permettaient de moins penser. Il croyait y être parvenu, mais chaque
fois qu’il revenait ici, à Mosquir, le chagrin le submergeait
de nouveau et il n’arrivait plus à faire passer son devoir de
roi avant sa vie privée. Petit à petit, le monde que lui avait
confié le dieu Wilfredion l’insupportait et le pouvoir de la
Clef des Mondes le démangeait : qu’avait-il à faire d’un
royaume déserté par la présence de sa reine ? Après
tout, il n’avait de comptes à rendre à personne, il n’avait
rien demandé. Pour justifier son désir de fuir, il estimait
qu’il régnerait bien mieux sur une terre qu’il aimerait
et où il ferait bon vivre.
« On ne protège bien que ce à quoi l’on tient »,
pensait-il, feignant d’ignorer qu’il n’aimerait plus jamais
comme il avait aimé Mallia.
Et, de fait, depuis le drame, trois ans plus tôt, Heydrick partait à
la dérive. Mallia était morte en mettant au monde leur troisième
enfant, les abandonnant, lui et ses deux premiers nés, Pietê
et Pavel, à la morne réalité nopalepienne : gouverner
et élever ses garçons pour en faire des hommes capables de le
soulager un jour du joug de sa couronne lui avait d’abord paru salutaire.
Il s’était concentré sur sa tâche, éloignant
de lui son aîné en le confiant à la chevalerie irahnisanne
– Pietê ressemblait trop à sa mère : le voir était
un supplice – et utilisant la Clef des Mondes pour aider son connétable,
le roi d’Irah, à policer Nopalep : pirates, félons et
autres gredins ne pouvaient échapper longtemps à cette double
vigilance. À peine leurs méfaits signalés, ils étaient
traqués et mis hors d’état de nuire. Nul lieu en Nopalep
ou ailleurs n’était à l’abri du pouvoir de la Clef
: il suffisait qu’Heydrick le décidât pour qu’une
porte s’ouvrît entre les renégats et l’armée
du connétable Rodal IV d’Irah qui en faisait vite son affaire.
Pourtant, il eut beau sacrifier tout son temps à son devoir, le Roi
des Rois ne parvint pas à combler le vide laissé par sa reine.
Les années passèrent et peu à peu, il se persuada que
tout était de la faute des dieux et des dragons, qu’ils s’étaient
servi de lui pour récupérer leur fichu livre démiurgique,
la Chronique Insulaire, pour l’abandonner ensuite à son triste
sort de mortel.
Depuis quelques temps, il avait remarqué que la Plaine Intérieure
qu’il partageait avec le dragon Bromatofiel ne lui dispensait plus aucun
réconfort. Que de silences, que de mépris en réponse
à ses appels à l’aide !
Allongé sur l’édredon moelleux, les bras croisés
sur la poitrine, Heydrick fixait le ciel de lit, une tapisserie figurant les
motifs solaires chers aux Orkaziens. Les couleurs étaient fanées
à cause des fumées de la cheminée : il faisait froid
et le soleil était avare en Kurstanie.
Lorsqu’il fermait les yeux ses paupières le brûlaient,
mais il refoulait ses larmes en grinçant des dents. La potion commençait
à agir. Désormais, il prenait double dose pour partir plus vite.
Ses pensées vagabondaient et il respirait lentement. Toute sa conscience
était tournée vers la Plaine du Dragon.
Mallia lui souriait. Des sables illusoires tourbillonnaient autour d’eux,
esquissant les figures allégoriques de leur histoire. Un grand silence
les entourait et Heydrick se croyait botté de plomb : elle était
là, devant lui, telle qu’il l’avait toujours connue.
Enfin, telle qu’il l’avait connue avant de devenir le Roi des
Rois, le Porteur de la Clef…
Avant qu’il ne fasse d’elle sa reine.
Elle était là, menue, confiante au milieu de la tourmente et
elle le regardait exactement comme elle le faisait autrefois : certaine que
quoi qu’il arrive, il la protégerait.
Heydrick aurait voulu la toucher, mais il savait qu’elle n’était
qu’un mirage issu de sa mémoire et de celle qu’il partageait
avec les grands dragons raffyniens.
Sa frustration était immense, mais ce refuge dans la Plaine était
tout ce qu’il avait et c’était mieux que rien du tout.
Mieux qu’un nom gravé sur une stèle funéraire,
en tout cas…
« Heydrick, ne te morfonds pas… La vie n’est qu’un
passage et la mienne devait permettre à tes fils de venir au monde
des Hommes… Nous avons péché en exigeant davantage. »
Elle souriait toujours et cela commençait à le mettre mal à
l’aise. Il leva les yeux vers la voûte lenticulaire et menaça
les limbes ophidiens du poing :
– Arrêtez cela ! Bromatofiel ! Mohiklos ! Dieux ! Ne mettez pas
vos mots dans sa bouche, je vous l’interdis ! hurla-t-il. Il n’est
plus temps de vous immiscer en moi, c’est trop tard ! Où étiez-vous
lorsque j’implorais ?
L’image de Mallia vacilla, avant de se disloquer, emportée par
le vent dans des volutes de sable.
Heydrick eut un hoquet et baissa la tête.
« Je ne comprends pas ce que l’on attend de moi », soupira-t-il
en se remémorant ce qu’on avait exigé de lui en échange
de sa libération des geôles nicéennes, avec Mallia !
– Les pertes que tu subis depuis toujours sont le lot de tout homme
méritant l’attention des dragons, Heydrick. Si tu vivais sans
éprouver le besoin d’être entouré, pour toi seul,
tu n’aurais jamais personne à pleurer. Tu n’aurais pas
le cœur à défendre quoi que ce soit à part toi-même,
tonna la voix du dragon.
Il y eut un long silence, puis Heydrick releva la tête, une expression
nouvelle sur le visage.
Sa main droite commença à triturer la petite clef d’or
pendue à son cou à une fine cordelette de cuir. Lorsqu’il
serra le poing dessus, toutes ses pensées étaient tournées
vers Mallia. Il n’accepterait pas cette perte-ci, même si elle
semblait aller de soi pour les dragons et même pour les dieux ! Le massacre
de sa famille, autrefois, suffisait.
– Crénom ! jura-t-il avant de passer un seuil de pierre accessible
de lui seul.
Un jardin secret l’attendait de l’autre côté. Dans
sa paume, la clef palpitait, brûlante, rechignant à être
utilisée de la sorte. Il n’en avait cure. Une petite chaumière
au torchis blanchi à la chaux, grignoté par du lierre, l’attendait
dans une clairière baignée de soleil. Bien à l’abri
des intrus dans une forêt vieille et inextricable. Une maison née
de son imagination, dans un monde tout aussi intime…
Le toit de chaume descendait presque jusqu’au sol et un sorbier en fleurs
esquissait une tonnelle devant la porte avec ses vieilles branches tordues.
Un gros chien sans collier, assis sur le perron, battit la poussière
avec sa queue en le reconnaissant. Heydrick l’appela en frappant dans
les mains et l’animal se précipita dans ses jambes en jappant
d’un air débonnaire. Une seconde plus tard, alertée par
le chahut, Mallia apparut sur le seuil de la résidence secrète
du roi de Nopalep :
– Ah ! Tu es enfin de retour ! J’ai bien cru que mon ragoût
allait attacher !
Il écarta le chien et serra sa femme contre lui. Ses cheveux sentaient
la lavande. Elle était chaude et bien vivante, ici.
![]()
Un de mes amis, Fabrice Tortey, m'a rapporté de Nouvelle Guinée/Papouasie ces deux photos rupestres montrant Artus, l'insectoïde voyageur, adoré par de petits humanoïdes. On remarquera également sur ces représentations la présence de l'île flottante Génésistrine, signalée par Charles Fort dans le Livre des Damnés, et générée par l'entité Qkaar dans le Roi Repenti...
Artus, après s'être vu remettre la clef des mondes, serait-il passé par la Papouasie ?


nominé au 1er tour du prix merlin 2005
(classé parmi les 5 romans de fantasy francophone préférés du public)
