La Chronique Insulaire, tome 2
LA CLEF DES MONDES
Chronique Insulaire n°2
Éd. Nestiveqnen, 2002, 384 pp
ISBN : 2-910899-56-X
illustration de couverture (c) Luis ROYO

QUATRIÈME DE COUVERTURE (éditions Nestiveqnen)
L'Elfe Jehor, scribe du dieu Eïnar, ne supporte pas de voir son univers figé depuis la Scission des Mondes. Il veut reprendre l'Histoire là où le dieu-rêveur l'avait laissée et, pour ce faire, va jouer avec la cupidité des Hommes en détournant le pouvoir créateur de son ancien maître.
Dans les terres enneigées de Kurstanie, Freyrar entraîne ses hommes dans les anciennes grottes des Trolls Lycanthropes. Depuis que la Dame Blanche l'a visité en songe pour lui indiquer que le destin de son peuple reposerait sur les épaules de son fils Heydrick, il n'a de cesse d'explorer le grand septentrion pour retrouver le Coffret d'Or de la prophétie.
Dans le désert d'Orkaz, Ankhen, mystique gardien de Yolink, voit une immense créature ailée survoler son temple, et se persuade qu'il s'agit du signe attendu par son peuple, mais Wilfredion, chevauchant Bromatofiel, est plus préoccupé par le devenir d'Irah...
(CHAPITRE 1)
En alerte, Kleudde leva la tête et renifla.
Une brindille avait craqué, quelque part dans la lande, au-delà
des vieilles grilles de fer forgé mangées par les ronces délimitant
l’enceinte du sanctuaire. L’envol soudain d’un groupe d’étourneaux
à huppe rouge confirma ses soupçons. Le vieux lutin retroussa
les lèvres et tirailla sa barbiche clairsemée. Déjà,
ce matin, lorsqu’il s’était levé, le haut de son
corps, noueux comme un vieux pied de vigne bramagorienne l’avait tourmenté.
Le ciel roulait d’étranges nuées plafonnées aux
reflets métalliques, grondantes et chargées de menaces confuses.
Il s’était alors dit : « Mon vieux Kleudde, quelque chose
se prépare… ».
A présent, la mi-journée était lourde d’un silence
inhabituel enflant le moindre son parasite comme un coup de gong aux oreilles
du gardien du Sommeil de Gramolalb. Il faisait sombre, le ciel se zébrait
d’éclairs arborescents, et la nature se taisait pour mieux trahir
la présence de l’intrus.
Kleudde se retira dans la pénombre du portique de pierre rongé
de lichen, son bâton ferré à la main, et guetta. L’ombre
de son profil de griffon se fondit avec celles des statues encadrant la porte.
Plus personne ne s’était aventuré dans cette partie reculée
d’Hyriance depuis… Depuis une éternité. Le temps
n’avait jamais signifié grand chose pour le gardien du sanctuaire,
mais depuis que le Maître des Dragons avait scindé le vieux monde
pour le séparer « à jamais » de celui des Hommes,
cela s’était accentué. Les jours et les nuits se suivaient
sans pourtant marquer l’écoulement du temps. Le vieux monde était
aussi figé désormais que celui des dieux endormis sur lesquels
Kleudde était sensé veiller. Une sorte d’immobilisme mortifère
recouvrait tout. Chaque jour ressemblait au précédant, et rien
n’arrivait jamais.
Tapi dans l’ombre, Kleudde était curieux de voir ce qui venait
de troubler cet équilibre. Il y eut encore quelques craquements de
brindilles, le froissement sec des bruyères qu’on écrase,
puis le grincement du portail de fer forgé. Du coin de l’œil,
il observa la silhouette élancée, enveloppée dans une
cape à capuchon elfique – long et se terminant par une pointe
pendant dans le dos – alors qu’elle traversait d’un pas
alerte l’allée bordée d’ifs et de cyprès.
L’intrus rabattit un pan de son vêtement de voyage sur son épaule
pour dégager son bras droit. Il tenait un luth qu’il appuya contre
sa hanche, avant de venir se placer au pied des marches de marbre blanc ébréchées
en maints endroits. La petite silhouette bossue du gardien se tassa derrière
l’une des colonnes encadrant la porte, sous le portique, et grimaça,
déchiré entre le devoir et la curiosité.
La main longue et pâle effleura les cordes et une série d’accords
envoûtants remplit le silence du sanctuaire. Le visiteur appela :
« Dieux Jumeaux ! Gramolalb et Barorlalb ! pères de tous les
dieux et des dragons eux-mêmes, je vous implore d’entendre ma
requête et de laisser ma musique pénétrer votre sommeil.
»
Kleudde sortit de l’ombre, appuyé sur son arme, et sautilla jusqu’au
musicien qui ne parut pas s’alarmer de sa présence. Le lutin
tourna autour de lui en le reniflant et en tripotant ses vêtements et
son havresac, le tâtant de son bâton en poussant des petits grognements
à la fois menaçants et satisfaits.
- Je ne ferais pas autant de boucan si j’étais toi, Harpiste.
Il n’est jamais bon de réveiller ce qui dort…
- Je ne m’adresse pas à toi, Kleudde, et je ne fais rien de mal
en adressant une prière aux dieux. Jadis, ce sanctuaire accueillait
les malheureux pour qu’ils puissent se recueillir et adorer les dieux
anciens.
En entendant son nom, Kleudde sourit, grimaçant hideusement. Il existait
depuis si longtemps qu’il faisait partie de la légende : Kleudde,
porteur des clefs du Sommeil des dieux chthoniens.
- Il est des dieux qui ne doivent plus être dérangés,
répondit-il. Les Frères dorment et rêvent d’autres
mondes. Celui-ci ne leur importe plus, il est trop petit pour eux. Depuis
leur départ, bien des entités se sont succédées
au panthéon de vos croyances. Que cherches-tu en venant troubler le
silence et le calme du Sanctuaire ?
- Je sais que tu en as la garde, Kleudde, mais je sais aussi que ta tâche
n’implique pas que tu prives tes maîtres du doux réconfort
d’un écho dans leurs limbes. Je ne souhaite pas les réveiller
pour qu’ils anéantissent ce monde trop petit pour contenir ne
serait-ce que leur colossale pensée. Tous se souviennent des cataclysmes
qui ravagèrent Hyriance lorsqu’ils se retournèrent dans
leur sommeil, perturbés par les sacrilèges qui étaient
perpétrés sur les terres sacrées par les hommes ! Je
souhaite leur rendre hommage et les garder en vie, ici, dans cette dimension
privée de tout depuis qu’elle fut arrachée à ses
racines.
Kleudde se gratta le menton avec le bout ferré de son bâton,
le nez froncé par l’effort de réflexion.
- Mouai… Je vois ce que tu veux dire, mon garçon.
L’autre sourit en plissant les yeux, attentif à la moindre expression
du gardien. Il se tenait droit, sa harpe sur la hanche, sa cape brune collée
contre lui par le vent tiède qui venait de se lever, l’air tout
à fait sûr de lui.
- Laisse-moi pénétrer dans le sanctuaire, et chanter pour eux
les ballades que j’ai composées en souvenir des temps anciens
où ils régnaient et où nous n’existions pas encore.
Un dieu oublié de tous ne dort pas, Kleudde : c’est un dieu mort.
Le lutin tourna machinalement les yeux vers le portail de bronze du temple,
surmonté d’une plaque runique que personne ne savait plus déchiffrer
depuis une éternité et que beaucoup pensaient contenir avertissements
et malédictions à l’adresse d'audacieux visiteurs.
- Un dieu ne peut pas mourir… Hasarda-t-il, ébranlé.
Le musicien qui se tenait derrière lui posa sa main libre sur son épaule,
et se pencha pour murmurer à son oreille : « la question n’est
pas qu’il puisse ou non mourir, mon brave Kleudde. Mais qu’il
ne le doive pas, car un monde qui laisse ses dieux disparaître est voué
à se perdre lui-même… N’est-ce pas là la raison
de ta présence ici, gardien du sommeil des dieux jumeaux ? »
Sa voix était douce et insistante. Kleudde était seul ici depuis
si longtemps qu’il se trouvait démuni face à la sagesse
de ces paroles. Il se sentait vieux, courbatu, et oublié dans ces lieux
désolés qui n’intéressaient plus personne. Il avait
besoin de se laisser convaincre. Si sa mission retrouvait un sens, sa vie
en aurait un aussi. Il opina du chef en silence.
- Laisse-moi entrer, Kleudde…
Sans un mot, le lutin coinça son bâton sous son aisselle et fourragea
dans ses poches à la recherche de la clef. Jehor-le-Harpiste, ancien
scribe du dieu Einär, l’observa sans rien dire tandis qu’il
déverrouillait l’imposante porte de bronze clouté, un
sourire sibyllin sur ses lèvres exsangues.
*
Comme Jehor s’y attendait, le lutin noir refusa de le suivre à
l’intérieur.
« Ma tâche est de garder la porte, pas de profaner la plaine des
momies, comme on l’appelait autrefois… »
Le harpiste eut un sourire glacial, et opina. Il ne craignait pas plus les
sépultures des anciens rois elfiques que la chambre des dieux jumeaux.
Il savait qu’il ne risquait rien de leur part, puisque ce n’était
pas pour eux qu’il était venu. D’un geste vague, il fit
signe au gardien qu’il pouvait le laisser et retourner à ses
occupations sans craintes, et pénétra dans le sanctuaire.
Kleudde s’empressa de refermer la porte derrière lui, aussi Jehor
se retrouva-t-il dans l’obscurité la plus totale. Son estomac
se noua. Comme tous ceux de son espèce, il était légèrement
claustrophobe et ne se sentait vraiment à l’aise que dans les
grands espaces baignés de lumière, naturelle si possible. Il
ouvrit son sac et tâtonna à l’intérieur jusqu’à
ce qu’il trouve l’un des petits globes qu’il avait amenés
de Florilège. Il secoua la boule de verre pour réveiller les
gros vers luisants qui paraissaient à l’intérieur, gavés
de feuilles de gagavia et de confiture de mûre, et laissa la lumière
bleue croître. Au bout de quelques instants, il disposa d’un éclairage
suffisant pour y voir à une vingtaine de pas alentours.
Il se trouvait dans un grand hall circulaire dallé de marbre. Le plafond
était hors de portée du globe luminescent, soutenu par douze
piliers ventripotents au diamètre conséquent, encore recouverts
de plaques d’or martelées : personne n’ayant jamais eu
l’idée ou tout simplement le courage de venir piller les lieux.
« Tu as bien rempli ton office, Kleudde », ricana le harpiste
en admirant le travail de ses ancêtres. « Quel endroit plus sûr
en Hyriance pouvait se voir confier le bien le plus précieux d’Einär
? »
Au fond du hall, symétrique à la porte d’entrée,
s’ouvrait un petit passage en arc lancéolé. Lorsqu’il
avait étudié les vieux grimoires de sa librairie, à Florilège,
Jehor avait appris que cette bouche entourée d’une frise carrelée
géométrique, permettait de descendre dans les catacombes où
reposaient les trois premières dynasties d’Hyriance ainsi que
quelques héros des temps primitifs où Elfes et Nains de Brak’Tipo
s’entretuaient allègrement. Cet ancien asile des morts n’était
plus utilisé depuis que le culte controversé et sanglant des
Jumeaux s’était perdu. Les Elfes avaient gagné les forêts,
et les Nains avaient creusés les montagnes.
Sur le pas de la petite porte lancéolée, le harpiste hésita.
Il jeta un dernier regard au hall de marbre vide, scrupuleusement balayé
par Kleudde à en juger l’absence de poussière. Le dallage
était blanc, et une mosaïque dans les tons verts et rouges dessinait
les anciens contours du sarcophage de verre qui avait reposé là
pendant des siècles. Jehor se souvenait de la jeune fille rousse, plongée
dans une profonde léthargie, que l’on avait cachée dans
ce sanctuaire glacial et sombre, dans l’espoir qu’elle se réveillerait
un jour…
Ranà Ûr – Soleil et Lune – la fiancée de l’Ailé
Akhéris…
« Tu dois bien te morfondre, à présent, jolie Ranà,
bien réveillée dans un monde assoupi ! », murmura-t-il
pour lui-même, avant de s’engouffrer dans l’étroit
escalier qui descendait vers le réseau cryptique.
Il suivit le dédale d’allées tortueuses coupées
d’innombrables volées de marches usées desservant les
grottes souterraines creusées par les anciens Nains de Brak , où
reposaient les momies et leur attirail funéraire, jusqu’à
l’immense caverne aux sécrétions cristallines : le Sommeil
proprement dit.
Cette partie du sanctuaire s’achevait en arc de cercle parfait le long
d’une plage de sable nacré. Les grottes sépulcrales des
premiers rois étaient carrées, contenant plusieurs rangées
de niches les unes au dessous des autres. Depuis la grève, lorsqu’il
levait vers elles son globe luminescent, Jehor pouvait apercevoir les formes
richement parées des momies royales, alignées dans leur niche
respective, anonymes. Des escaliers sommairement taillés dans la roche
permettaient de passer d’un étage à l’autre, mais
les marches étaient si larges et si hautes qu’il était
difficile de croire qu’elles aient été taillées
par des Nains pour des Elfes. Il se demanda si dans leur imaginaire primitif,
les tailleurs de pierre n’avaient pas cru que dans le silence du sépulcre,
les dieux jumeaux se réveilleraient de temps à autres pour venir
bénir le sommeil ultime de leurs défunts adorateurs. Il haussa
les épaules. Quelle ironie ! des rois morts pour adorer des dieux morts,
les uns comme les autres oubliés du monde des vivants.
Se désintéressant des catacombes, il se tourna vers la berge.
Le lac souterrain était calme. Un ressac régulier venait clapoter
sur les débris qui jonchaient le sable : coquilles brisées ,
fragments de rochers ou stalactites fracassées, tombées de la
voûte lors du grand séisme de l’an V de la Chronique Insulaire…
En regard des dégâts qui avaient eu lieu à la surface
lorsque le sommeil des dieux avait été troublé, tout
paraissait en ordre, ici…
D’ici, Jehor ne pouvait pas voir la rive opposée, cachée
par l’inquiétante silhouette du pyramidion dont la pointe meurtrissait
la voûte de la caverne. Il savait que c’était comme un
miroir, et que là-bas s’ouvrait l’entrée du sanctuaire
par le second temple, le Sommeil de Barorlalb.
Il avisa l’une des coquilles d’œuf de dragon brisées,
qui était suffisamment grande pour qu’il puisse s’y asseoir
confortablement. Après avoir vérifié qu’elle fût
étanche, il la mit à l’eau et commença à
pagayer avec les paumes.
La traversée ne fut pas longue. Le globe faisait danser des formes
fabuleuses sur la voûte et sur les sécrétions minérales,
dans un silence presque parfait. Ses gestes étaient lents, quasi solennels,
et il retint son souffle lorsqu’il aborda la grève du pyramidion.
Une ouverture encadrée de deux colonnes corinthiennes supportant un
chapiteau en relief, perçait l’enduit de stuc opalescent du Sommeil.
Un couloir cintré un peu bas de plafond pour Jehor, s’engouffrait
vers les profondeurs en suivant une pente douce. Des spirales rouges et or
couraient sur les parois, leurs couleurs vives ayant sans doute passé
les millénaires grâce aux ténèbres qui les recouvraient.
Il marcha longtemps dans ce corridor rectiligne. Il s’étonna
de ne jamais rencontrer de couloirs ou de passages transversaux susceptibles
d’égarer les intrus, et se rappela qu’il n’en était
pas un puisque le lutin à torse de griffon lui avait ouvert la porte.
Il se demanda fugitivement quelles horreurs attendaient un visiteur inopportun,
puis sentit son cœur battre la chamade.
Le couloir prenait fin, débouchant sur une sorte de vestibule au fond
duquel se trouvaient deux petites portes accolées et plaquées
de cuivre, encadrées de fines colonnes ouvragées piquées
de pierreries, au-dessus desquelles, dans un fronton pyramidal, deux sphinx
se faisaient face, chapeautés par un dragon aux ailes déployées.
« Dormez, vous deux », murmura le harpiste à l’adresse
des portes. « Soyez sans craintes, je veillerai à ce que vous
bénéficiez vous aussi des résultats de ma quête.
Vous ne serez pas toujours figés dans un passé oublié
de tous… »
Il s’avança jusqu’au fronton, caressa des paumes les courbes
douces et rebondies des sphinx divins, puis, sans hésiter davantage,
pressa fermement le relief du dragon qui s’enfonça en grondant.
Dans le silence du tombeau, cela fut comme un bruit de tonnerre.
Jehor leva la tête et trouva sans mal la cachette qui venait d’apparaître
derrière le fronton pivotant. Il s’essuya les mains sur ses chausses,
fébrile, le globe maintenu sous son menton.
Elle était là, enveloppée dans un linge immaculé
brodé de feuillages entrelacés, à la mode florilègeoise.
La Chronique Insulaire…
Nominé au premier tour du Prix Merlin 2002 (vote public)
Le prix
Merlin est un prix du public. Le public vote sur le site du prix par mail
(bulletin de vote) en donnant obligatoirement son nom et son prénom
ou par courrier postal
Il y a deux tours. Le premier tour porte sur un liste indicative que les votants
pourront consulter sur le site. Il s'agit d'ouvrages parus dans l'année
qui précède la remise du prix (par exemple les parutions de
l'année 2003 pour le Prix Merlin 2004). Ces romans ou nouvelles appartiennent
aux genres fantasy ou fantastique et sont rédigés en langue
française. Idéalement, les votants doivent
désigner au premier tour jusqu'à cinq romans et cinq nouvelles.
Mais nous tenons compte des votes qui choisissent au moins trois romans ou
trois nouvelles. Rien n'empêche le votant de désigner un titre
qui ne figure pas sur la liste si ce titre appartient aux genres fantasy/fantastique,
est bien paru en 2004 et est bien rédigé en langue française.
Ces titres seront bien entendu ajoutés à la liste proposée
au public.
Le deuxième tour porte sur une liste de romans et de nouvelles qui
ont remporté une majorité de voix au premier tour.
